
Edito Paroles d'un jour, par Abbi Patrix Les complices
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11 octobre / Passons la porte de la Cabine d’essayage
Le rendez-vous était pris : les spectateurs intéressés pour suivre plusieurs résidences de création tout au long de la saison du Strapontin doivent venir ce soir pour la première "Cabine d’essayage". Et c’est Abbi qui s’y colle. Une trentaine de personnes s’installe aux premiers rangs...
Après l’introduction de Muriel David, Abbi prend la parole. Il explique que c’est la première fois qu’il va jouer du piano en public. Il joue depuis des années mais le piano a toujours été dans l’ombre, il faisait partie jusqu’ici de la sphère privée, intime de l’artiste. Cela fait longtemps qu’il a envie de l’intégrer dans son travail ; pourtant le piano n’est pas l’instrument le plus évident, le plus adéquat pour raconter. Et ce moment arrive... non sans inquiétude. "Il y aura des fausses notes, des pauses pour recommencer, tout cela est en chantier, j’expérimente", explique-t-il. Alors, pourquoi les portes ? Cela fait écho à un voyage au Mali, en pays dogon, où Abbi a découvert les fameuses portes sculptées qui racontent légendes et histoires familliales. En se promenant à Bandiagara, il s’arrête devant l’une d’elles, sublime. Un type sort de la maison et lui propose de lui vendre sa porte. Impossible ! Vendre sa porte ? Et comment rapporter à Paris cet impressionnant objet ? Pas de problème. La porte est faite de trois morceaux, il suffit de la démonter. Après quelques scrupules et hésitations, Abbi craque. Lorsqu’il repasse quelques jours plus tard par la ville, devant la maison, quelle n’est pas sa surprise de découvrir une porte, identique à celle qu’il a acquise, à l’emplacement même de la précédente ! Sans commentaire... Il repart en France, avec sa porte... et plus il y réfléchit, plus il observe cet objet incroyable au milieu de son appartement, plus il se dit que les portes sont symboles de passage, d’ouverture, mais aussi de mystère... cela l’inspire. Il finit par se lancer.
Il commence par La Java des Portes, cette chanson composée par Michel. Peut-être pourrait-elle devenir à terme une sorte de ponctuation musicale du spectacle...
Puis c’est l’histoire de Pharaon : l’occasion pour Sam de faire des essais lumières jouant sur des contrastes forts. Le piano est dans l’ombre. Les images sont très - trop ? - fortes. Mais le texte et la structure sont là, solides.
L’histoire des Cinquante ans de mariage, comme une respiration un peu grinçante.
Commence ensuite l’histoire de Tir Na Nog, pour laquelle Abbi semble avoir trouvé l’équilibre entre récit et piano. À certains passages, il raconte tout en jouant et il y a une fluidité, que souligne la lumière en halots. Abbi y introduit même de l’anglais... Il y a une forme d’aboutissement des intentions d’Abbi dans cette histoire : le piano, le récit, l’introduction de formes nouvelles...
L’histoire du "gars mis à la porte" est présentée dans une version type cabaret. Abbi est au piano face à nous et propose une danse de pieds et de mains, dans la lignée de la danse des petits pains de Charlot.
Il enchaîne sur Tchernobyl, qu’il termine dos au public. C’est sans doute l’une des images qui a marqué les plus avertis dans le public. Comment le conteur peut-il continuer à raconter dos à son auditoire ? Abbi avouera sa crainte à ce moment-là de perdre les spectateurs ? "Que va-t-il se passer quand j’aurai le dos tourné ?" Mais tout le monde sera d’acord pour dire qu’Abbi aujourd’hui peut se permettre cette figure périlleuse : le public a suivi, l’émotion n’en a été que plus intense.
Enfin, l’histoire de Soulsun, dont le texte doit encore évoluer... Mais on note la composition de Michel au coeur de l’histoire, plus proche d’une rythmique rappelant des percussions africaines qu’une mélodie classique. Cet effet décalé du piano est à retenir. Et puis le rapprochement avec l’histoire de Pharaon a lieu, malgré la forme encore tâtonnante. Abbi prend conscience de la nécessité de rester constamment dans le récit, d’épurer son texte pour éviter le commentaire afin de ne pas diminuer l’émotion du public.
De la conversation chaleureuse et de la grande tablée qui suivront, on ne peut pas tout vous raconter. Sinon, que voilà, Abbi est conforté dans l’idée que ce mélange entre récit et piano fonctionne, que la diversité de registres des histoires est également pertinente. Et les spectateurs ont souligné une chose : ils ont été particulièrement touchés par la relation qu’Abbi entretient avec le piano. Du coup, il se crée un subtil mélange de force et de fragilité : la présence de la musique apporte une grande délicatesse, que la mise en danger d’Abbi comme interprète au piano accentue, au regard de sa force, de son charisme en tant que conteur. En ce qui concerne le travail sur le mouvement, Yves est d’accord pour aller vers une économie qui servira encore mieux le texte et pour préciser les liaisons, les transitions entre les histoires, qui s’articulent autour des mouvements du piano.
Enfin, la grande réussite de la soirée, c’est que les spectateurs ont pris conscience du travail immense que nécessite une telle création. ils ont été ravis d’assister à ce moment privilégié, de découvrir la générosité d’Abbi, et ont hâte de venir en février découvrir le spectacle. Ils savent qu’ils auront encore bien des surprises...
