
Edito Paroles d'un jour, par Abbi Patrix Les complices
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La porte de Fatmé
21 septembre 2006
L’autre soir, mon amie Praline m’emmène voir un spectacle au Tarmac. Arrivés là-bas, elle me présente une amie libanaise ; elle et son mari ont maintenu leur théâtre ouvert aussi longtemps que possible pendant les récents bombardements. Nous faisons connaissance, nous discutons sens et engagement dans nos pratiques artistiques, je lui parle de mon projet de spectacle sur les portes. Elle trouve cela intéressant et me raconte une histoire... qui s’est passée là-bas, au Liban, il y a quelques semaines...
C’est l’histoire de Fatmé. Fatmé a trente-cinq ans et elle vit au sud du pays avec toute sa famille, vingt-cinq parents, frères, soeurs, oncles, tantes, cousins... Fatmé leur dédie tout son temps. Elle est connue dans toute la ville : on sait que sa porte est toujours ouverte. Vous pouvez débarquer chez elle, parmi les siens, elle vous proposera de boire un thé ou de se joindre au repas familial. Les seuls moments qu’elle s’accorde, elle les occupe en parcourant les lieux saints de son pays. Il y a quelques semaines, Fatmé a quitté les siens pour son pèlerinage annuel, mais la guerre a éclaté. Quand elle a réussi à retourner dans le sud, une bombe était tombée sur sa maison emportant toute la famille et ne laissant debout que le chambranle de la porte. La porte était ouverte sur le vide. Et plus personne...
Cette histoire m’a frappé. Elle me travaille depuis l’autre soir. Et je me suis rendu compte que, depuis que je consacre tout mon temps à la préparation d’Un monde sans portes, tout le monde me raconte des histoires de portes. Et le monde me ramène sans cesse à ses portes... On croit qu’un artiste décide d’un thème, s’enferme, travaille et présente au public son travail une fois fini, figé. Mais c’est vraiment tout le contraire. Je ne m’enferme pas. Le monde frappe sans cesse à la porte de mon travail. Le monde me ramène à lui et ne fait que me confirmer la pertinence du thème du spectacle en train de se construire. Et c’est ainsi à chaque fois. Le spectacle n’est donc pas figé : il ne cesse, au gré de la vie du monde, d’évoluer. Et je sais une autre chose : lorsque la création du spectacle sera derrière moi, il y aura un tas de nouvelles histoires de portes... qui frapperont encore à mes oreilles...
Remerciements à Hanane Hajj-Ali
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