Partagez vos histoires de portes

Quitte à plonger avec nous dans le quotidien de cette création, pourquoi ne pas, vous aussi, partager vos souvenirs, vos anecdotes, vos "histoires de portes" ?

Il suffit qu’une ou plusieurs portes constituent un élément important de votre histoire et que votre texte tienne dans l’espace qui vous est imparti... ICI.

Petite précision : fidèles à l’esprit du conteur contemporain, nous n’hésiterons pas à picorer dans vos histoires, à les modifier, et même, selon l’humeur, à les mettre en ligne...


La porte, par Jacques Lacan

Envoyé par Philippe Matherat, Paris.
Extrait du Séminaire, Livre 2 de Jacques Lacan. Collection "Champ freudien", Seuil.
Conférence du 22 juin 1955. "Psychalanyse et cybernétique, ou de la nature du langage."


"Une porte n’est pas quelque chose, je vous prie d’y réfléchir, de toute à fait réel. La prendre pour tel conduirait à d’étranges malentendus. Si vous observez une porte, et sur vous en déduisez qu’elle produit des courants d’air, vous l’emporterez sous votre bras dans le désert pour vous rafraîchir.
J’ai longuement cherché dans tous les dictionnaires ce que ça voulait dire, une porte. Il y a deux pages de Littré sur la porte - on y va de la porte en tant qu’ouverture à la porte en tant que fermeture plus ou moins jointive, de la Sublime Porte à la porte dont on fait un masque sur le nez - si vous revenez, je vous en fais un masque sur le nez, comme écrit Regnard. Et à la suite, sans commentaire, Littré écrit qu’il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée. Ça ne m’a pas complètement satisfait, malgré les échos littéraires, parce que j’ai une méfiance naturelle à l’endroit de la sagesse des nations - beaucoup de choses s’y inscrivent, mais sous une forme toujours un petit peu confusionnelle, et c’est même pour cela que la psychanalyse existe. Il faut, c’est vrai, qu’une porte soit ouverte ou fermée. Mais ça n’est pas équivalent.
Le langage peut ici nous guider. Une porte, mon Dieu, ouvre sur les champs, mais on ne dit pas qu’elle ferme sur la bergerie, ni sur l’enclos. Je sais bien que je confonds là porta et fores, qui est la porte de l’enclos, mais nous n’en sommes pas à ça près, et nous poursuivons notre méditation sur la porte.
On pourrait croire que, parce que j’ai parlé du champ et de la bergerie, il s’agit de l’intérieur et de l’extérieur. Je crois qu’on se tromperait beaucoup - nous vivons une époque assez grandiose pour imaginer une muraille qui ferait exactement le tour de la terre, et si vous y percez une porte, où est l’intérieur, où est l’extérieur ?
Une porte, quand elle est ouverte, n’est pas plus généreuse que ça. On dit qu’une fenêtre donne sur la campagne. Il est assez curieux que, quand on dit d’une porte qu’elle donne quelque part, c’est en général une porte habituellement fermée, et même quelquefois condamnée...
Une porte, on la prend quelquefois, et c’est toujours un acte assez décisif. Et une porte, il est beaucoup plus fréquent qu’autre chose qu’on vous la refuse.
Il peut y avoir deux personnes de chaque côté d’une porte, guettant, alors que vous n’imaginez pas cela par rapport à une fenêtre. Une porte, on peut l’enfoncer - même quand elle est ouverte. Naturellement, comme disait Alphonse Allais, cela est bête et cruel. Au contraire, entrer par la fenêtre passe toujours pour un acte plein de désinvolture, et en tout cas délibéré, alors qu’on passe souvent une porte sans s’en apercevoir. Ainsi, en première approximation, la porte n’a pas la même fonction instrumentale que la fenêtre.
La porte est, par sa nature, de l’ordre symbolique, et elle ouvre sur quelque chose dont nous ne savons pas trop si c’est sur le réel ou l’imaginaire, mais c’est sur l’un des deux. Il y a une dissymétrie entre l’ouverture et la fermeture - si l’ouverture de la porte règle l’accès, close, elle ferme le circuit. La porte est un vrai symbole, le symbole par excellence, celui auquel se reconnaîtra toujours le passage de l’homme quelque part, par la croix qu’elle dessine, entrecroisant l’accès et la clôture.
C’est à partir du moment où on a eu la possibilité de rabattre les deux traits l’un sur l’autre, de faire la clôture, c’est-à-dire le circuit, quelque chose où ça passe quand c’est fermé, et où ça ne passe pas quand c’est ouvert, c’est alors que la science de la conjecture est passée dans les réalisations de la cybernétique. S’il y a des machines qui calculent toutes seules, additionnent, totalisent, font toutes les merveilles que l’homme avait crues jusque-là être le propre de sa pensée, c’est parce que la fée électricité, comme on dit, nous permet d’établir des circuits, des circuits qui s’ouvrent ou se ferment, qui s’interrompent ou se rétablissent, en fonction de l’existence de portes cybernétisées."

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